Dans le paysage médiatique haïtien, un phénomène frappe quiconque observe attentivement : la prudence, parfois la peur, avec laquelle les journalistes noirs évoquent certains grands noms de la bourgeoisie haïtienne. Le cas du puissant entrepreneur André Apaid, souvent cité à voix basse, illustre ce malaise collectif. Dans un pays où la majorité noire domine démographiquement, la parole publique reste pourtant bridée dès qu’il s’agit de toucher aux figures issues des familles les plus fortunées, souvent d’ascendance mulâtre ou métisse. Ce silence n’est pas un hasard : il découle d’une histoire de domination ancienne, toujours vivante dans les structures sociales.
Depuis la colonie, Haïti vit sous l’ombre d’un héritage hiérarchique fondé sur la couleur et la richesse. Les Noirs ont conquis l’indépendance politique en 1804, mais les élites économiques, pour la plupart issues du groupe mulâtre, ont gardé le contrôle des leviers de pouvoir matériel et symbolique. La société haïtienne reste donc traversée par une tension invisible : celle d’une majorité noire souvent exclue des espaces de décision, face à une minorité économiquement puissante. Dans ce contexte, nommer un bourgeois, c’est plus qu’un acte journalistique : c’est une transgression sociale.
Les journalistes, issus pour la plupart de milieux modestes, sont conscients des risques que comporte une telle transgression. En Haïti, le pouvoir économique exerce une forme de censure indirecte. Les grands groupes contrôlent les médias, les publicités, les emplois et parfois même les carrières. Dénoncer ou simplement nommer un membre influent de la bourgeoisie peut signifier perdre son poste, être marginalisé ou subir des menaces. La peur se double d’une dépendance structurelle : les médias ont besoin de l’argent des riches pour survivre, ce qui réduit considérablement la liberté d’expression.
Ce climat d’autocensure est aussi le produit d’une culture du respect imposé. Depuis l’enfance, on apprend à vénérer les “grands messieurs”, à ne pas contredire ceux qui “ont réussi”. Cette mentalité coloniale, encore profondément ancrée, transforme le riche en figure quasi sacrée, intouchable. Les journalistes noirs reproduisent inconsciemment cette hiérarchie symbolique, évitant de nommer les détenteurs de pouvoir pour ne pas paraître insolents ou “anti-élite”. Ainsi, la peur se mêle au réflexe culturel : le silence devient une habitude sociale, plus forte parfois que la volonté de vérité.
Pourtant, ce silence a un coût démocratique énorme. Il entretient une illusion d’égalité dans un pays où la richesse et l’influence sont concentrées entre quelques mains. En évitant de nommer les puissants, on maintient l’opacité du système et on empêche le peuple de comprendre les vraies dynamiques du pouvoir. L’absence de critique explicite contribue à renforcer les inégalités et à perpétuer la domination d’une minorité sur la majorité. Le journalisme, censé informer et libérer, devient alors un instrument involontaire de soumission.
Rompre ce silence est devenu une nécessité morale. Les journalistes haïtiens doivent retrouver le courage de nommer les choses et les personnes, sans haine, mais avec rigueur et lucidité. L’avenir du pays dépend d’une parole libre, capable de dépasser la peur héritée du passé. Nommer Apaid, Boulos, Bigio ou toute autre figure puissante ne doit pas être un acte de rébellion, mais un simple geste de vérité. Car dans une République qui se veut née de la liberté, le silence face aux puissants est la plus subtile des servitudes.
Eric CADET
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