Les Haïtiens à l’étranger organisent depuis quelque temps des “Gala de la Réussite”, des événements où l’on célèbre, paraît-il, des accomplissements extraordinaires. Pourtant, quand on regarde de plus près, on a souvent du mal à identifier la nature exacte de cette fameuse réussite. Le tapis rouge en PVC, les photos soigneusement posées et les discours grandiloquents semblent parfois plus impressionnants que les accomplissements eux-mêmes.
La première grande réussite célébrée dans ces galas, c’est celle de la photographie glamour. Même sans carrière stable, beaucoup ont maîtrisé l’art de poser devant un rideau rouge bon marché en donnant l’illusion d’être dans un grand hôtel cinq étoiles. Grâce à un bon angle de caméra et un costume brillant – lui aussi parfois acheté à crédit – n’importe quelle salle communautaire prend immédiatement l’allure d’un lieu prestigieux.
Ensuite vient la réussite dans la gestion créative du crédit. Voiture à crédit, téléphone à crédit, logement à crédit, costume à crédit… La vie matérielle est une succession de mensualités. Mais sur les réseaux sociaux, aucune trace de cette réalité : seule l’apparence compte. La réussite, ici, n’est pas financière, elle est visuelle. Et tant que tout est bien présenté, personne ne pose trop de questions.
Une autre forme de réussite, très populaire dans ces soirées, c’est la réputation virtuelle. Dans la vie réelle, tout reste vague : on ne connaît ni le métier exact, ni les réalisations concrètes. Mais sur Facebook, ce sont des entrepreneurs influents, des conférenciers internationaux, voire des philanthropes. Avec un bon filtre et trois phrases motivantes, ils deviennent des “modèles de réussite” que même LinkedIn aurait du mal à valider.
Ce qui est encore plus fascinant, c’est le réseautage imaginaire. Une photo prise par hasard avec une personnalité croisée dans un couloir devient immédiatement la preuve d’un partenariat stratégique. Une conversation de trente secondes se transforme en “rencontre diplomatique”. Et un certificat de participation de trois heures est présenté comme un diplôme prestigieux. L’exagération est un art, et ils l’ont porté au niveau professionnel.
Le plus ironique dans tout cela, c’est que malgré cet affichage flamboyant, les Haïtiens font partie des communautés de migrants les plus pauvres dans plusieurs pays étrangers. Mais ce sont eux qui organisent le plus de “Gala de la Réussite”. Comme si, faute de réussir réellement, il fallait au moins réussir dans la mise en scène. Au final, la réussite n’est pas toujours mesurée en accomplissements… mais en photos bien cadrées et en costumes qui brillent sous les lumières.
Dimitri Von Hayek

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