Donner un visa à certains intellectuels haïtiens suffit parfois à transformer radicalement leur discours. Ce qui était hier une pensée critique, enracinée dans la réalité sociale et politique d’Haïti, devient soudain une rhétorique complaisante envers les puissances qui dominent l’ordre mondial. L’exemple de Lavoisier Junior Chérisier illustre ce phénomène : une posture intellectuelle qui, une fois à l’abri du confort occidental, semble perdre toute distance critique vis-à-vis des États-Unis.
Il ne s’agit pas ici de nier le droit de migrer ou de chercher une vie meilleure. Le problème est ailleurs. Il réside dans la facilité avec laquelle certains intellectuels abandonnent toute analyse structurelle des rapports de domination dès lors qu’ils bénéficient personnellement du système. Le visa devient alors plus qu’un document administratif : il se transforme en instrument de domestication idéologique.
Ce basculement est d’autant plus frappant que ces intellectuels se présentaient souvent, avant leur départ, comme des voix critiques de l’impérialisme, des ingérences étrangères et des politiques destructrices imposées à Haïti. Une fois installés à Brooklyn, Montréal ou Paris, leur discours s’adoucit, se rationalise, et finit par justifier l’injustifiable au nom du « réalisme » ou de la « géopolitique ».
Le cas de Lavoisier Junior Chérisier symbolise ainsi une dérive plus large : celle d’une intelligentsia diasporique qui confond reconnaissance personnelle et vérité intellectuelle. Défendre systématiquement les États-Unis, même lorsque leurs politiques ont contribué à l’effondrement des institutions haïtiennes, relève moins de l’analyse que de la gratitude intéressée.
Cette attitude pose une question fondamentale : peut-on encore parler d’intellectuel lorsqu’on renonce à la critique au profit de l’alignement ? L’intellectuel, par définition, dérange, questionne et met à nu les rapports de force. Lorsqu’il devient le porte-voix des puissants, il cesse d’être un penseur pour devenir un simple relais idéologique.
En définitive, le problème n’est ni le visa ni l’exil, mais la perte de cohérence et de dignité intellectuelle. Haïti n’a pas besoin d’intellectuels qui changent de convictions selon leur code postal. Elle a besoin de penseurs libres, capables de critiquer Washington comme Port-au-Prince, sans calcul, sans peur, et surtout sans renier ce qu’ils prétendaient défendre hier.
Dieumètre Sylvestre

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