Parler d’une artiste, c’est avant tout parler de son œuvre, de son parcours et de sa contribution à la culture. C’est aussi un exercice qui exige rigueur, éthique et responsabilité. L’article intitulé « Qui est vraiment Katiana Milfort ? », publié par AyiboPost le 23 Septembre 2020, pose à cet égard un sérieux problème de méthode et de posture journalistique. Sous couvert de portrait, ce texte s’apparente davantage à une entreprise de décrédibilisation progressive, où l’intime remplace l’analyse, et où le soupçon l’emporte sur l’information.
Dès son intitulé — « Qui est vraiment Katiana Milfort ? » — l’article installe un doute. Cette formulation suggère que l’artiste dissimulerait une vérité, qu’il faudrait dévoiler. Le lecteur est ainsi placé dans une posture de suspicion avant même d’entrer dans le contenu. Il ne s’agit plus de présenter un parcours artistique, mais d’interroger une personne comme si elle devait se justifier de son existence publique.
L’article évoque la participation de Katiana Milfort à des projets majeurs, son passage remarqué au Festival de Cannes, ses collaborations avec des figures reconnues du théâtre et du cinéma haïtiens. Pourtant, ces éléments sont aussitôt relativisés par des formulations du type : « Elle n’arrive pas encore à vivre de son savoir-faire. » Cette phrase, en apparence anodine, opère une dévalorisation implicite. Elle suggère que la reconnaissance artistique ne vaudrait rien sans stabilité financière, dans un pays où le secteur culturel est notoirement précaire. La réussite est mentionnée, mais aussitôt neutralisée.
L’un des axes dominants du texte consiste à présenter Katiana Milfort comme une artiste « intransigeante », « difficile », « conflictuelle ». Ces qualificatifs reviennent à plusieurs reprises, sans véritable mise en contexte. Or, ce qui est décrit — refuser de travailler sans contrat, exiger d’être payée à temps, défendre ses droits — relève d’un comportement professionnel normal. Chez un homme, ces attitudes seraient qualifiées de rigueur ou d’exigence. Chez une femme, elles deviennent un problème de caractère. Ce glissement n’est pas anodin. Il participe à une construction genrée de la réputation.
Le texte consacre une large place à la vie personnelle de l’artiste : décès de la mère, violences subies, errance, traumatismes. Ces éléments, profondément sensibles, sont livrés avec un niveau de détail qui interroge. Ils ne sont pas analysés, contextualisés ou mis en perspective. Ils servent avant tout à bâtir un récit émotionnel, parfois voyeuriste, qui fragilise l’image de l’artiste plus qu’il ne l’éclaire. Là où le journalisme devrait faire preuve de retenue, le texte choisit l’exposition.
Le passage consacré aux accusations de violences conjugales est sans doute le plus problématique. Les propos de Katiana Milfort sont immédiatement suivis de témoignages visant à les relativiser, voire à les discréditer. Le doute est entretenu sans qu’aucune enquête approfondie ne soit menée, sans rappel du contexte des violences faites aux femmes, ni des mécanismes bien documentés de déni et de silence qui les entourent. La construction narrative conduit le lecteur à conclure que la parole de l’artiste serait incertaine, exagérée, voire mensongère. Il s’agit là d’un procédé classique de délégitimation, malheureusement fréquent lorsqu’une femme dénonce des violences.
Au terme de l’article, l’image laissée au lecteur est celle d’une femme instable, conflictuelle, difficile à suivre, voire problématique. Ce n’est plus un portrait artistique, mais une disqualification progressive. Or, le rôle du journalisme n’est pas de juger une personne, encore moins de construire un procès implicite. Il est d’informer, de contextualiser et d’éclairer, avec équité et responsabilité.
L’article publié par AyiboPost soulève une question fondamentale : celle de la frontière entre enquête journalistique et mise en cause personnelle. En mélangeant récit intime, jugements de valeur et soupçon permanent, le texte finit par produire l’effet inverse de celui qu’il prétend rechercher. Il ne donne pas à voir une artiste dans sa complexité, mais construit une figure problématique, affaiblie, contestable. Ce traitement pose un véritable problème éthique. Car critiquer une trajectoire est légitime. Mais exposer, fragiliser et discréditer une femme sous couvert de portrait ne l’est pas.
Andy Petit

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